vendredi 3 avril 2020

Jordi Savall


Où les mots se déplacent sans attestation dérogatoire

La rhétorique abêtissante des va-t-en-guerre vous désole ? Vous révulse ? Vous révolte, faute de pouvoir sortir – pour l’instant –  et hurler votre colère, voire emboucher les trompettes de Jéricho pour abattre les murs que la bêtise, le cynisme et la cupidité dressent autour de vous?  Dans l’attente n’oubliez pas qu’il y a de par le monde des artisans de la Paix et que vous pouvez apprendre à patienter à leur écoute, en musique. 





Ce livre est un livret, celui d’un projet initié par deux « Artistes pour la Paix » de l’Unesco – Montserrat Figueras et Jordi Savall – pour « rendre hommage à Jérusalem, ville unique, construite et détruite sans cesse par l’homme, dans sa quête du sacré et du pouvoir spirituel », ville juive, ville chrétienne, ville arabe et ottomane, ville de pèlerinage, terre d’asile et d’exil. Jusqu’à la paix terrestre.

« L’une des étymologies qui expliquent  le nom de la ville de Jérusalem, traduit son nom en hébreu comme « la ville des deux paix », faisant une claire référence métaphorique à la « paix céleste » aussi bien qu’à la « paix terrestre », la première proclamée et promise par les prophètes qui y vécurent ou y passèrent, la seconde toujours désirée par les politiques de toutes les époques qui l’ont gouvernée pendant ses plus de cinq mille ans répertoriés par l’histoire.

Sanctifiée par les trois religions monothéistes de la Méditerranée, Jérusalem s’est transformée en une ville invoquée et désirée, briguée par tous, devenue l’objectif, le but et la cible des pèlerins de toutes sortes. Certains sont venus à elle en odeur de paix et d’autres comme soldats ou avec des armées sur le pied de guerre, coupables d’assiéger, d’incendier, ruiner et dévaster Jérusalem plus de quarante fois durant sa longue histoire.

Ville sainte ou ville maudite, Jordi Savall et Montserrat Figueras – avec d’autres musiciens juifs, chrétiens et musulmans d’Israël, Palestine, Grèce, Syrie, Arménie, Turquie, Angleterre, France, Espagne, Italie, Belgique et les formations Hespérion XXI et La Capella Reial de Catalunya – présentent les avatars historiques de Jérusalem en une frise de textes et de musiques selon ses divers protagonistes : musiques juives, arabes et chrétiennes de jadis et d’aujourd’hui où Jérusalem y est présentée comme une ville qui espère peut-être réunir deux paix dans son nom. »

Manuel Forcano, 2008.


Jordi Savall, Jérusalem : La ville des deux paix, la paix céleste et la paix terrestre, Livre Cd, AliaVox/Believe, 2008.


Les enregistrements ont été réalisés du 22 au 24 novembre 2007, du 30 mars au 4 avril, les 27 et 28 avril 2008 à la Collégiale de Cardona (Catalogne), les 9 et 10 avril à l’église Saint-Pierre-aux-Nonnains et à l’Arsenal de Metz et le 5 août à l’Abbaye de Fontfroide.

Jordi Savall & Montserrat Figueras © David Ignaszewski

Fanfare de Jéricho 



Les Oracles Sybillins 



Cantiga de Santa Maria : O ffondo do mar tan châo

 

  Danse du Soma


Marche guerrière


Et l'intégralité du concert !


par JFT

jeudi 2 avril 2020

Bakhtiar Ali


Où les mots se déplacent sans attestation dérogatoire

Trois semaines.
Vingt et un jours.
Cela vous paraît long ?

Lisez donc Le dernier grenadier du monde de Bakhtiar Ali.
Un prisonnier attend. Jour après jour. Mois après mois. Année après année.
Vingt et un ans. Avant d'être libéré. Avant de partir à la recherche de son fils. Avant de s’embarquer « pour un voyage dans le champ de mines qu’est devenu son pays, qu’il ne reconnaît plus. »


« Si tu passes vingt et un ans dans une chambre au milieu du désert, tu apprends comment remplir ta vie, comment te trouver une occupation. Le plus important, c’est de réussir à ne pas penser au temps. Chaque fois que tu peux ne pas penser au passage du temps, tu peux aussi ne pas penser aux lieux. Ce qui tue un homme emprisonné, c’est de penser continuellement au temps et aux autres lieux. Jusqu’à la septième année, je comptais les jours. Mais un matin tu te réveilles et soudain tu vois que tout est confus dans ta tête… au début, tu comptes tout, seconde après seconde. Mais un jour tu te réveilles et tu vois que tu as tout mélangé. Tu ne sais pas situ es là depuis un an ou depuis un siècle, tu ne sais pas quelle est l’image du monde à l’extérieur. Le plus terrifiant, c’est de savoir que quelqu’un t’attend. Une fois que tu es sûr que plus personne ne t’attendra plus et que tu as disparu de la mémoire du monde, tu commences alors à penser à toi. Après vingt et un ans de vie dans le désert, le sable est la seule chose à laquelle tu puisses penser. Certaines nuits, tu entends au fond de toi le désert chanter et t’appeler. La nuit, ou à l’orée du soir, je sentais toujours le désert m’appeler, mais la difficulté la plus grande est que tu ne sais pas quoi répondre. J’ai vu les fantômes du désert, j’ai vu ces spectres formés de sable. La tempête les fabriquait et les dispersait. Tu as besoin de beaucoup de temps pour apprendre à parler avec le sable. Au cours de ces vingt et une années, tu apprends que l’art de parler avec le sable ne ressemble à rien… Parler avec le sable, c’est ne jamais attendre les réponses, c’est parler et écouter l’écho, un écho que la terre emporte comme les cendres et qui se retrouve sous le poids de milliers d’autres échos.
Une fois par moi, ils me laissaient aller dans le désert. Ils faisaient venir un gardien et je parcourais avec lui quelques centaines de mètres sur le sable. C’étaient les plus beaux jours de ma vie… Je m’y préparais toujours une semaine à l’avance. Quand je posais les pieds sur le sable, j’étais transporté de bonheur… Pendant vingt et un ans, je n’ai pas eu d’autre ami que le sable… Quand je marchais dans le sable, je sentais la vie, je sentais la terre, je ne sentais pas de restrictions à mes mouvements qui étaient réduits à néant dans cette chambre. J’oubliais progressivement les hommes, la seule chose avec laquelle je vivais était le ciel… Vingt et un ans, c’est une longue période pour penser au ciel. Moi, au milieu du sable, je ne pensais qu’à la voûte céleste, j’embrassais le désert à pleins bras et la chaleur me revenait sur le corps. L’étendue du désert faisait naître en moi une sensation infiniment profonde de liberté. Si tu es prisonnier pendant vingt et un ans dans le désert, tu finis un jour à ne plus penser à rien d’autre qu’à la liberté que t’offrent les mers infinies de sable. Après quelques années de prison, je ne sais pas exactement à quel moment j’ai arrêté de penser à la politique…Une nuit, j’ai été réveillé par la lumière de la lune, dont les rayons illuminaient ma prison de façon telle que je voyais tout comme en plein jour. Cette lumière m’a donné la force de ne penser à rien d’autre qu’à la voûte céleste. Ça faisait longtemps que j’étais mort. A part Yaqub Snawbar, personne ne savait que j’étais encore vivant… Personne non plus ne me recherchait. J’étais venu du néant et j’étais redevenu néant.
Année  après année, tous mes souvenirs étaient devenus sable. Je ne savais pas où j’étais prisonnier. C’était un désert sans nom. Le jour où on m’avait amené là, on m’avait bandé les yeux et on m’avait fait faire plusieurs jours de route à l’arrière d’un camion militaire. Je savais, à l’odeur des routes, que nous roulions depuis très longtemps dans le désert. Ils m’ont gardé vingt et un ans pour m’échanger un jour contre quelqu’un d’important. A la fin, ils m’ont libéré par une nuit sombre.
Quand tu sors après vingt et un ans, tu ne vois rien d’autre que le sable. Tu ne peux penser à rien d’autre qu’au sable."

Bakhtiar Ali : Le dernier grenadier du monde, traduit du kurde  (sorani) par Sandrine Traïdia, Editions Métailié, Paris, 2019.
 

Par JFT


mercredi 1 avril 2020

Prévert

Où les mots se déplacent sans attestation dérogatoire

Tant qu’à passer le temps, un peu de Prévert :


Le temps perdu


Devant la porte de l'usine
le travailleur soudain s'arrête
le beau temps l'a tiré par la veste
et comme il se retourne
et regarde le soleil
tout rouge tout rond
souriant dans son ciel de plomb
il cligne de l'oeil
familièrement
Dis donc camarade Soleil
tu ne trouves pas
que c'est plutôt con
de donner une journée pareille
à un patron ?




Un poème parmi les 91 du recueil « Paroles » publié pour la première fois en 1946 et ressorti en 2016, une édition anniversaire avec un livret d'introduction et reproduisant des dessins et collages de Prévert et des lettres qui lui ont été adressées.

Un peu de Prévert, c'est aussi cette chanson de Kent :

 
Et c'est un souvenir de l’exposition « Picasso. Tableaux magiques », qui s’est tenue du 19 octobre 2019 au 23 février 2020 au Musée Picasso, à Paris. Au détour d’une salle, une sculpture...

Pablo Picasso, Pomme, 1909.

... et Yves Montand récitant Prévert :


Jacques Prévert, Portrait de Janine, 1943, collage sur photographie de Pierre Boucher, 61 x 49 cm,
Collection privée Jacques Prévert. © Fatras Succession Jacques Prévert


Par JFT